mercredi 31 janvier 2007

Les champs aveugles

Les portraits de Jean-Luc de Laguarigue, notamment dans son dernier ouvrage “Gens de Pays”, déjouent l’ordre du regard dont la fonction naturelle consiste à identifier, et dont la cécité — pour ce qui ne se laisse pas reconnaître — est comme une infirmité naturelle.

Pour regarder vraiment ses photos, il ne suffit pas d’ouvrir les yeux, il faut véritablement retourner le regard contre lui-même et le forcer à regarder ce qu’il ne sait pas regarder…

L’audace du photographe, qui assume par là le risque que ses œuvres ne soient pas “vues” comme elles le devraient, consiste à exposer le regard à des images que son usage ordinaire ignore… Une inquiétude lancinante gronde, qui me demande : “Qu’est-ce que j’ai là sous les yeux que je n’ai pas vu ?”

Car Jean-Luc de Laguarigue compose ses portraits autour de points forts qui se situent précisément là où le regard ordinaire glisse sans s’attarder. Il faut dire que nos yeux sont quotidiennement noyés dans un océan d’images qui nous douchent l’esprit(1), aveuglés de “paysages tombés de photos mécaniques ou de magies virtuelles”… D’où l’urgence pour le photographe de renverser l’ordre visuel du cliché et de la photo d’identité, en mettant l’errance dans le regard, le flou dans l’image, le mouvement dans le cadre, l’ombre dans le portrait. Sous l’identité de la face, c’est ainsi toute la singularité des visages qui apparaît.

Pour cela, Jean-Luc de Laguarigue introduit à l’intérieur même de l’image photographique, ce que l’on pourrait appeler un champ aveugle(2), qui n’est pas un hors-champ extérieur au cadre et auquel l’image renverrait comme à son dehors, mais une présence dans l’image, d’images qui occupent les zones délaissées par le regard. Cette invention du champ aveugle en photo, qui occupe sinon le centre du moins le cœur de l’image et qui pourtant échappe au regard, recèle à mes yeux la griffe de Jean-Luc de Laguarigue. Et c’est ce champ de non-visibilité qui détermine le champ de visibilité immédiate et qui le bouleverse.

Je finirai en mentionnant trois exemples de champs aveugles particulièrement remarquables.

Dans le dos du portrait de Patrick Chamoiseau (p. 222), on devine, dans la falaise de Nord Plage, les yeux et le nez d’une face de pierre colossale : le champ aveugle de ce portrait le fait devenir paysage.

Dans le portrait de monseigneur Méranville (p. 126), le regard qui se fixe sur l’évidence des croix de bois ou de fer reste aveugle à la croix immatérielle que l’ombre du guéridon projette sur le mur. Le champ aveugle est ici une création de la lumière.

Le champ aveugle du portrait de Jean-Louis Bernard (p. 209) est occupé par un miroir discrètement accroché en haut de l’image où se reflète l’image de la personne située hors champ avec qui il discute. Le comble est que M. Bernard était aveugle au moment de la photo et ne pouvait pas voir son interlocutrice que le photographe loge, comme de juste, dans le champ aveugle de cette photo…

Pour que nous ne restions pas aveugles à tous ces champs aveugles qui élèvent ces photos au rang d’œuvres d’art, Jean-Luc de Laguarigue porte le pouvoir révélateur de la photographie dans le regard : si nous savons nous attarder assez longtemps sur chacune de ces photos pour leur laisser le temps de nous imprimer leur puissance, il y a toutes les chances pour que notre regard perde son pli identificateur et fonctionne, le temps d’une exposition, à la façon d’une plaque sensible où se révèlent petit à petit des richesses insoupçonnées

Guillaume Pigeard de Gurbert

(1) Patrick Chamoiseau, Livret des villes du deuxième monde, Éditions du Patrimoine, 2002.
(2) J’emprunte l’expression à Pascal Bonitzer (Le champ aveugle, essais sur le cinéma, Cahier du cinéma / Gallimard, 1982) pour lui donner un tout autre sens : non pas celui du hors-champ cinématographique auquel renvoie le champ qui est “aspiré par un centre de gravité situé à l’extérieur du cadre” (p. 97), mais le champ aveugle photographique qui rôde à l’intérieur même du cadre de la photo.


vendredi 19 janvier 2007

Vernissage

Grand succès pour le vernissage de l'expo “Portraits-Pays”qui présente jusqu'au 10 février 2007, à la Martinique (galerie Arsenec de l'Atrium, Fort-de-France), les photos du livre “Gens de pays”.



Manuel Césaire a inauguré l'exposition avec un discours très touchant :



“C’est un réel plaisir pour le Centre culturel départemental que d’accueillir aujourd’hui les fruits de vos itinéraires, de votre curiosité, de vos réflexions, de votre vivacité et de votre inlassable amour pour les Gens de notre pays, de votre pays… Jan nou !!!



C’est un témoignage dense à travers lequel vous nous secouez, vous nous réveillez ! Une Martinique invisible, dites-vous ? Oh non ! Mais une Martinique que nous ne prenons plus le temps de regarder. Une Martinique vraie !



Une Martinique non caricaturée qui prend pour fondations la réalité de ses métissages. Une Martinique donc cohérente et qui — à travers ces visages émus, parfois souriants ou complices, sérieux ou encore faussement indifférents — se livre.



Vous avez su violer le sanctuaire de la superficialité, briser certains masques protecteurs pour faire découvrir, avec pudeur, des fragments d’âme. Avec timidité, respect et une pudique insolence, vous dévoilez l’âme martiniquaise dans toute son attachante complexité.



Des parfums, des mélodies et des goûts nous assaillent à la vue de ces scènes de vie immortalisées...



Merci pour ces reflets salvateurs qui nous obligent à nous arrêter un instant afin de contempler notre nécessaire imperfection, la profondeur intercontinentale de nos racines, la richesse de notre sève et l’espoir souriant qui émergent de ces regards d’enfants.”

De nombreuses personnalités martiniquaises sont également venues soutenir l'œuvre de Jean-Luc, dans une ambiance chaleureuse.





Une expo majeure à ne manquer sous aucun prétexte !


lundi 15 janvier 2007

Expo Gens de Pays

Organisée par le CMAC (Centre Martiniquais d'Action Culturelle) à la galerie Arsenec de l'Atrium, à Fort-de-France, l'exposition des photos de Gens de Pays débute jeudi 18 janvier 2007 à 18 h30.
Elle durera jusqu'au 10 février 2007 : venez nombreux !




samedi 6 janvier 2007

Le Père Coulanges

L’échancrure

Dans la série “lecture d'une image”, je poursuis avec ce portrait du Père Coulanges : c'est en effet un très bon exemple pour vous démontrer l'importance capitale des formes géométriques dans la composition d'une image.

Leur placement et leur répétition doivent en effet créer l’harmonie nécessaire favorisant la lecture de l’œil. Si le Père avait été vêtu d’une soutane ou d’une chemise à manches longues, l’image eût-elle été différente ? Rien n'est moins sûr... Pourtant, mon souci du détail me conduit à vous faire partager les observations suivantes.

Les manches de la chemise (surlignées en rouge) créent une échancrure dont la forme se retrouve dans celle de l’escalier à gauche et, comme un écho, dans l’ombre portée du Père (surlignées en bleu).

De même, la forme de la table en triangle fait écho à la partie noire du plafond (surlignées en vert).

Toutes ces structures renforcent la présence frontale du Père qui, malgré une composition asymétrique, semble être au centre de l’image. Une impression encore appuyée par des triangles imaginaires (tracés en violet) qui se rejoignent sur un point fort de la photo, au niveau de la fermeture du col de la chemise — dernière échancrure de l’image.